Sociopolitique • juin 2016
Queer et création

Marie-Emilie Lorenzi

Doctorante en esthétiques et sciences de l’art,, Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne

Abstract

La créativité déployée par les activistes féministes queer à travers leurs autodéfinitions et dans les dénominations de leur collectif donne toute la mesure des possibilités offertes par le langage. Jeux sur la phonétique et la graphie, recours à des néologismes, invention de nouvelles significations, hybridation des concepts et déplacements de sens, sont autant de procédés à l’œuvre dans ces créations langagières. Leur présentation donne l’occasion d’esquisser les contours du féminisme queer en France, à la fois mouvement de réflexion critique, activisme et subculture.

Mots clefs de l'article

Féminisme, queer, activisme, création, culture, politique, langage, identité, traduction.

Sommaire

« Nous attribuons au langage une puissance d’agir [agency], un pouvoir de blesser, et nous nous positionnons comme des objets situés sur sa trajectoire injurieuse. Nous affirmons que le langage agit, et qu’il agit contre nous […]. Ainsi, nous concourons à la force du langage alors même que nous cherchons à la contrer, et nous sommes pris dans un nœud que nul acte de censure ne peut défaire ».

Judith Butler. Le pouvoir des mots. Politique du performatif, p. 21.

Parler de « création » pour définir les pratiques féministes en général n’est pas chose aisée. Compris dans le sens restreint du domaine de l’esthétique, ce terme charrie un ensemble de représentations, telles que celle de génie, d’individualisme, de progrès, etc. Des notions dont ont tenté de se défaire de nombreuses artistes et collectifs féministes avec plus ou moins de succès. De même, il convient ne pas se heurter aux excès d’une application genrée de ce terme, comme l’illustre le concept de « création féminine », ceci afin d’éviter toute dérive naturalisante. Dans le cadre de l’analyse des pratiques langagières des collectifs féministes queer, les notions de création et de créativité (entendue comme pouvoir de création) vont être envisagées dans une perspective beaucoup plus large, plus commune aussi, dans un sens indiquant à la fois les idées d’innovation, de nouveauté et d’invention, autant que celles de changement, de transformation et d’expérimentation. Ainsi, créations langagières et créations politiques sont à comprendre comme les deux faces d’une même médaille, élaborant conjointement un agir féministe où les sujets politiques féministes se constituent et s’inventent à travers ces processus créatifs d’autodénomination.

Le terme « queer » ne résonne pas de la même façon en version originale – le contexte anglo-saxon d’émergence – qu’en version française, le contexte national dans lequel nous nous inscrivons [ 1 ] . Avec l’émergence au milieu des années 1990 en France des problématiques queer, s’est imposée pour les militant·e·s et les universitaires la question de la traduction du terme (Bourcier, 1998). Fallait-il le maintenir tel quel, sans y apporter de traduction, au risque d’en perdre la charge politique et radicale qui lui est attachée : de la signification infamante à la réappropriation positive ultérieure ? Car au-delà de la seule traduction linguistique, les phénomènes de réceptions et d’appropriations dans le contexte français  du féminisme queer : à la fois mouvement de réflexion critique (la théorie queer), mais aussi activisme et subculture, apparus au milieu des années 1980 aux États-Unis, sont à comprendre dans toutes leurs dimensions : culturelle, politique, théorique, artistique, etc. Ainsi, la question de l’autodénomination des activistes féministes queer en France rend particulièrement saillants ces processus de traduction, et leur analyse va être l’occasion de dessiner les contours flottants du féminisme-queer en France.

S’il ne fait aucun doute que les militant·e·s féministes queer ont pu reprendre à leur compte le slogan « mon corps est un champ de bataille », elles n’en ont pas pour autant négligé d’investir le langage, ce champ de bataille symbolique. Comme l’observait Monique Wittig « chacun de nous est la “somme” des transformations effectuées par les mots. Nous sommes à ce point des êtres sociaux que même notre physique est transformé (ou plutôt formé) par le discours – par la somme des mots qui s’accumulent en nous » (2007, p. 108). Et selon ce principe que le langage est politique, les activistes féministes queer se réapproprient la langue dans un geste subversif. La créativité déployée dans leurs autodéfinitions et les dénominations de leur collectif en donne toute la mesure. Le travail de la langue, dans les pratiques de langage et d’écriture, est de plusieurs ordres : jeux sur la phonétique et la graphie, recours à des néologismes, invention de nouvelles significations, hybridation des concepts et déplacements de sens, etc.

Suivant le principe d’empowerment [ 2 ] , les collectifs G.A.R.Ç.E.S, les Dures à Queer, La Barbe, Djendeur Terrorista, Panik Qulture, Urban Porn, Pink Bloc ! Les DépravéEs, etc. ont bien compris qu’il était déterminant d’agir sur le terrain de la dénomination, d’être actrice et acteur de sa propre énonciation afin de contrer le phénomène d’interpellation. Ces stratégies d’autodéfinition sont à comprendre dans la dynamique des discours situés initiée par les théoriciennes féministes états-uniennes. Dès la première génération des théories de l’épistémologie du point de vue et dans une perspective largement influencée par le marxisme, Nancy Hartsock place l’expérience, plus précisément la question de la perception à partir des conditions matérielles d’existence, au centre de ses réflexions sur le « point de vue » féministe (1983).

Contredisant la tradition moderniste du sujet omniscient et la pseudo objectivité du savoir scientifique, le point de vue situé, partiel ne doit plus être perçu plus comme un biais mais comme une plus-value, un « privilège épistémique » pour reprendre Sandra Harding (1986). De ces tentatives de réévaluations des critères de scientificité émergent la nécessité de prendre en compte le contexte d’énonciation dans la production de la connaissance (Harding, 1986, Haraway, 2007) [ 3 ] . Ces raisonnements ont introduit le positionnement (nécessairement contingent, contextuel) des individus dans l’espace social comme principe essentiel sur lequel vont s’appuyer les collectifs féministes queer pour construire leur propre discours.

Parallèlement à ce parti-pris épistémologique, les collectifs féministes queer inscrivent leur démarche de créations langagières dans le droit fil de la conception foucaldienne du discours. Dans son ouvrage consacré aux travaux de Michel Foucault autour des questions de la sexualité, David Halperin s’interroge :

« si le pouvoir est partout, selon Foucault (1976), et si la liberté – avec la possibilité de résister au pouvoir – est inscrite à l’intérieur même de l’espace du pouvoir, où pourrons-nous situer les points d’attaque, les lignes de fractures, les lieux les plus vulnérables dans l’économie politique du discours hétérosexiste et homophobe afin de lui résister ? »

(2000/1995, p. 63).

En guise de réponse Halperin propose trois stratégies possibles pour créer des contre-pratiques discursives, parmi lesquelles deux d’entre elles, « l’appropriation créative et la resignification » et  « l’appropriation et la théâtralisation » (ibid, p. 63-67), entrent en résonnance avec les processus créatifs mis en œuvre dans d’autodénomination des collectifs féministes queer. Dans son ouvrage sur les actes de langage et les discours de haine, Judith Butler développe au sujet de l’appropriation et la resignification du langage que : « [cela] requiert que l’on ouvre de nouveaux contextes, que l’on parle sur des modes qui n’ont jamais été encore légitimés, et que l’on produise par conséquent des formes nouvelles et futures de légitimation » (Butler, 2004, p. 65, je souligne). Ainsi, le champ de la création doit être investi puisqu’il offre un terrain propice pour appréhender le monde, élaborer un espace commun, intelligible et safe, et se constituer en tant que sujet.

Créer des communautés

« Queers, migrantEs, trans, sans-papièrEs, gouines, indigènes, putes, femmes voilées, pédés, racailles, biEs, roms, séropos, banlieusardEs, travelos, freaks, squatteurSEs, folles, coloniséEs… » tel est ce que l’on pouvait lire sur l’appel à manifester du Pink Bloc ! encourageant à venir grossir les rangs de la marche anticoloniale et antiraciste à Paris, le 2 mars 2013. Stratégie de résistance plutôt que collectif homogène et unitaire, le Pink Bloc ! démontre, à travers cette liste non exhaustive, son intérêt pour l’articulation des luttes et sa volonté de promouvoir un sujet politique ouvert et multiple. Entre interpellation et énonciation, assignation sociale et identité pour soi, cette accumulation de dénominations montre à quel point s’approprier la langue est déterminant pour la création d’une identité (individuelle ou collective), au même titre que la production d’images, de représentations, de symboles et d’un « style » qui lui sont propres. Le « style sous-culturel » tel qu’il a pu être formulé par Dick Hebdige, permet de « communiquer une différence et d’exprimer une identité collective » (2008, p. 108). En tant que subculture, le féminisme queer se manifeste à travers des « configurations visuelles » et discursives pourrait-on ajouter dans le cadre de ce propos, témoignant de l’élaboration d’une communauté.

Parmi les autodéfinitions des activistes et dénominations des collectifs, voici quelques dispositifs illustrant leur travail sur la langue. Une inventivité qui s’illustre dans la création et les jeux sur :

. La phonétique : le mot « queer » à la sonorité proche ce « cuire », « cuir », « qu’ouïr » offre certaines possibilités de jeu avec la langue, notamment avec l’invention de calembours, par exemple : les Dures à Queer, nom d’un collectif nantais de féministes, actif depuis 2008.

. Les mot-valises : l’autodéfinition « transpédégouine » (terme sur lequel nous reviendrons), l’« Existrans » qui est la marche annuelle pour le droits des personnes trans’.

. Les acronymes : GLOSS pour Groupement de Lopettes Organiquement Sexuelles et Subversives, STRASS pour syndicat du travail sexuel,  GARÇES pour Groupe d’Action et de Réflexion Contre l’Environnement Sexiste, le collectif féministe de Sciences Po Paris. La lexicalisation des acronymes ajoute une strate supplémentaire au jeu sur le sens.

. Le travail sur la graphie : le groupe Panik Qulture en donne un exemple. Lorsque les membres sont interrogé·e·s à propos du sens de leur dénomination, voici ce qu’ils et elles répondent : « Parce qu’en ce moment dans la culture c’est vraiment la merde et sans PQ c’est la panique » [ 4 ] . En conservant les initiales PQ du nom, un nouveau sens apparait. Il s’agit presque d’un paragramme, une « faute d’orthographe ou d’impression qui consiste à substituer une lettre à une autre », relevant presque de la cryptographie (Dupriez, 1984, p. 319-320).

. Un univers référentiel décalé : avec un nom de collectif comme « La Licorne déviante », « Les Flamands Roses », ou « Les Panthères Roses ».

. La polysémie des mots : Le collectif La Barbe joue sur la polysémie du mot « barbe » qui renvoie à l’interjection « La barbe ! », autrement dit « ça suffit, assez ! », et un attribut typiquement masculin, la barbe, qui est aussi l’objet principal de leurs actions. Les militantes revêtent des barbes postiches et interviennent dans les lieux de pouvoir pour dénoncer la surreprésentation des hommes. Il s’agit là d’une synecdoque, la barbe signifiant métonymiquement l’homme. Il existe aussi le projet Gender Shoot, dont la dénomination s’appuie sur la polysémie du verbe anglais « to shoot ». Il y a résonnance entre la démarche : se photographier afin de montrer la diversité des identités sexuelles et de genres, et l’intention : celle d’abattre les normes de genres.

Les créations langagières sont riches et variées, cependant certaines constantes se distinguent : l’invention de jeu de mots, le choix d’appellations qui tendent presque systématiquement à l’ironie, le registre grossier, le champ lexical de l’injure et de l’outrage, l’utilisation de langues étrangères, en particulier l’anglais.

Créations autour des injures

Au cours de son étude sur les subcultures jeunes, en s’appuyant sur l’exemple du mouvement punk,  Dick Hebdige a observé un « processus d’autodénigrement ironique » à l’œuvre, manifestation typique de la formation subculturelle. Citant Charles Winick, il constate que : « le mot “punk” tout comme les termes d’argot noir américain “funk” et “superbad” semblent tous trois faire partie de ce “langage singulier de l’imagination et de l’aliénation […] et au sein duquel les valeurs sont inversées, l’épithète “terrible” y devenant par exemple une marque d’excellence” » (2008, p. 119). Comme en atteste les dénominations employées par les activistes : « freaks », « torduEs », « transpédégouines », « queer », « radicalEs », « déviantEs » [ 5 ] , etc., il s’agit de se créer un langage propre, mais qui ne soit pas « seulement un langage secret, cryptique, mais un moyen de laisser libre court à son imagination et d’exprimer un malaise vis-à-vis du langage ordinaire et de la réalité » (Winick, 1959, p. 249). Sur les tracts, les banderoles, dans leur manifeste et communiqués, les activistes féministes queer adoptent le champ lexical de l’injure, de la grossièreté et de l’impertinence, en jouant sur la fonction injonctive, conative et performative du discours. L’appropriation autoréférentielle de termes injurieux est une figure de style qui tient de l’antiparastase, un néologisme de sens qui « consiste à montrer que le fait incriminé est au contraire louable » (Dupriez, p. 55). L’antiparastase a une place de choix dans les créations langagières des collectifs, cette figure de style est au cœur même des projets politiques queer. Ainsi Judith Butler revient sur le réinvestissement du terme « queer » :

« Je pense toujours que certains mots sont blessants qu’il est très difficile d’imaginer que les répéter puisse être bénéfique ; néanmoins, je dois reconnaître que répéter encore et toujours le mot “queer” dans le cadre d’une pratique d’affirmation de soi a permis de l’extraire de son contexte originel, exclusivement injurieux, et que c’est devenu une question de réappropriation du langage, une question de courage aussi, d’ouverture du mot, de possibilité de transformation du stigmate en quelque chose de plus valorisant »

(2005, p. 136).

Selon Butler, l’instabilité et la contingence de la signification d’un mot associée à la propriété performative du discours concourent à la resignification de l’injure, un geste qui est aussi une manière de se constituer en sujet, « d’exister socialement » :

« Le nom que l’on reçoit est à la fois ce qui nous subordonne et ce qui nous donne un pouvoir, son ambivalence produit la scène où peut se déployer la puissance d’agir ; il produit des effets qui excèdent les intentions qui le motivent. Reprendre le nom que l’on vous donne, ce n’est pas se soumettre à une autorité préexistante, car le nom est ainsi déjà arraché au contexte qu’il avait auparavant, et prend place dans un travail de redéfinition de soi. Le mot injurieux devient un instrument de résistance au sein d’un redéploiement qui détruit le territoire dans lequel il opérait auparavant »

(Butler, 2004, p. 252).

Revendiquer des dénominations injurieuses participe d’une stratégie de « politisation de la honte » [politics of shame] telle que l’a décrite Michael Warner, c’est-à-dire de se situer dans une perspective « stigmaphile », de non conformité avec la norme (Warner, 1999). Le rapport ambivalent du/de la stigmatisé·e à son stigmate était déjà l’objet de l’étude d’Erving Goffman (1975). Selon le sociologue états-unien « si l’objectif est la séparation et non l’assimilation, le militant en vient souvent à constater qu’il lui est impossible de présenter ses efforts autrement que dans le langage et le style de ses adversaires » (1975, p. 136). Il s’agit bien dans le cas des collectifs féministes queer d’opérer selon des stratégies d’affrontement plutôt que d’assimilation. « L’ethos dissident appelle donc à rechercher ainsi la dignité, non pas en dehors de ce qui est facteur de honte sociale, mais au cœur même de l’identité disqualifiée et à faire ainsi d’une culture lgbt sexualisée la base d’un message politique contestataire et conflictuel » (Mache, 2008, p. 95). Let’s Dyke, G.A.R.Ç.E.S, La Licorne Déviante, Les DépravéEs, Djendeur Terroristas, etc. les noms de ces collectifs illustrent la stratégie de la réappropriation du lexique du genre déviant, de ces caractéristiques les plus grotesques et outrancières. Une revendication du « stigmate » qui les constituent en sujet de leur énonciation, ou « From Handicap to Strenght » selon le titre de l’article de 1962 d’Edward Sagarin, écrit sous le pseudonyme de Donald Webster Cory.

En introduction, était évoquée la question de la traduction du terme « queer » dans le contexte français. Si certain·e·s collectifs et activistes ont choisi de maintenir le terme « queer », une absence de traduction littérale du terme a pu engendrer certaines dérives surtout de réappropriation esthétisantes ou académiques éloignées des objectifs politiques premiers, d’autres, pour contourner ce problème, ont astucieusement créer le terme « transpédégouine ». Avec cette concaténation ou mot-valise, « transpédégouine »  a l’avantage, en  premier lieu de promouvoir une identité parapluie, donc de rassembler sous un même syntagme des identités diverses pour répondre à la nécessité les coalitions des luttes. Cette création permet, en second lieu, de garder la signification infamante et de donner à voir la stratégie de l’antiparastase.

Réappropriation créative de l’anglais

L’emploi récurrent de la langue anglaise par les collectifs dans les processus autodéfinitionnels, dérive de ce que l’on appelle des pérégrinismes, des figures de rhétorique qui consistent à utiliser : « certains éléments linguistiques empruntés à une langue étrangère, au point de vue des sonorités, graphies, mélodies de phrase aussi bien que des formes grammaticales, lexicales ou syntaxique, voire même des significations ou des connotations » (Dupriez p. 336-338). Pour preuve : les collectifs Urban Porn, Pink Bloc !, Djendeur Terroristas, Let’s Dyke, le projet Gendershoot, la plateforme de production et de diffusion Wounderground, le festival Jerk Off ou encore la Queer Week, etc. Aussi divers que soient les motivations d’emprunt à cette langue – que ce soit d’un point de vue des sonorités ou des formes syntaxiques qu’elle offre, ou du fait de son internationalisme – il est nécessaire d’analyser son omniprésence et d’en interroger certaines idées reçues.

La suprématie exercée par une langue est imputable en premier lieu « à la domination technologique, économique et politique, ainsi qu’au prestige culturel de la civilisation associée à la langue dominante » (Picone, 1992, p. 10). A cela, les facteurs linguistiques sont secondaires, mais il faut en tenir compte. Effectivement, « il existe actuellement dans l’opinion populaire un sentiment répandu selon lequel le français cède devant l’anglais parce que ce dernier possède des qualités le rendant plus apte à la création lexicale » (ibid. p. 9). Toujours selon Michael Picone, l’efficacité en terme de création lexicale s’explique par la structure même de la langue anglaise et en particulier à son caractère synthétique. A la différence du français et de sa morphologie dite analytique, la nature synthétique de l’anglais s’explique en partie par l’absence de prépositions (taxèmes) entre les noms (syntagmes). Une économie dans la structure syntaxique qui est, selon Michael Picone, plus à même de répondre au « défi lexicogénétique », c’est-à-dire démontrant une efficacité en terme de formation et de renouvellement de la langue. Le recours à l’anglais facilite les effets d’ellipse ou de parataxe. La parataxe est cette figure de style où sont disposées « côte à côte deux propositions sans marquer le rapport de dépendance qui les unit » (Dupriez, p. 328), une précieuse formule à l’efficacité suggestive, favorisant la création de configurations nouvelles et les déplacements de sens.

Simultanément à l’explication en termes linguistiques, ne faut-il comprendre l’omniprésence de l’anglais comme un impérialisme qui ne dit pas son nom ? La langue comme axe d’identité et d’oppression est presque systématiquement absente des analyses intersectionnelles, souvent réduites à la trilogie « sexe, race, classe » (Baril, 2013). Pourtant il est nécessaire d’interroger ce monolinguisme pour ne pas maintenir de tâche aveugle dans le champ de la recherche universitaire. Mais appliquée dans des politiques identitaires développées par des minorités, l’emploi de la langue anglaise est à nuancer. Au cours d’un entretien réalisé par Bernard Darras, Marie-Hélène Bourcier explique :

« L’omniprésence de la langue anglaise dans les mondes scientifiques, des affaires et de la politique la désigne logiquement à la vindicte anti-impérialiste. […] L’anglais est aussi l’une des langues les plus utilisées par les minoritaires dans le monde, précisément pour contrer l’hégémonie (au sens banal du terme) américaine. Il y a belle lurette que les minoritaires ont compris la leçon de la Malinche. Pour les minorités sexuelles et de genre par exemple, les mots anglais queer, genderqueer, gay, ne sont pas des produits importés de force ou des aliénations culturelles mais des dénominations politiques communes et transnationales.

(Bourcier, in Darras, p. 8)

Pour illustration de l’utilisation de pérégrinismes dans les créations langagières du militantisme féministe queer, l’exemple des Djendeur Terroristas, un collectif  parisien récemment formé (janvier 2014) est intéressant. Le terme « Djendeur Terroristas » est ce que l’on pourrait appeler un pseudo pérégrinisme, proche du baragouin [ 6 ] , voire de la cryptographie. « Les terroristes du genre » s’il fallait le traduire, ou pour être plus exacte «  les terroristes de la théorie du djendeur » comme elles le précisent sur leur site internet, ces traductions rendent évidentes l’efficacité synthétique de l’anglais. Le nom « Djendeur Terroristas » est construit à partir d’un anglicisme francisé « Djendeur » et d’un hispanisme « Terrositas ». Cette association cocasse doit son invention à plusieurs choses. Le terme « djendeur », c’est pour railler les opposant·e·s à la « théorie du genre », qui éprouvent toutes les difficultés à prononcer le mot anglo-saxon « gender ». Ces opposant·e·s refusent de traduire le terme, comme s’il n’existait pas de correspondance française à ce concept, et cela en dépit de l’utilisation avérée du concept de genre dans le domaine de la recherche en sciences humaines et sociales. Maintenir le terme anglais, c’est aussi une manière d’accentuer la provenance supposée états-unienne du concept, une origine qui fonctionne comme un stigmate, dont les Français devraient se prémunir… Quant au choix de « Terroristas », il s’est fait en référence à Kate Bornstein qui a pu définir son travail en terme de « terrorisme de genre », quoiqu’elle ait éprouvé ultérieurement quelques réserves sur la pertinence de l’antiparastase :

« Pendant longtemps, je pensais qu’il serait drôle d’appeler ce que je faisais dans la vie du terrorisme de genre. Mais je vois les choses un peu différemment aujourd’hui – les terroristes du genre ne sont pas les drag queens, les lesbiennes butchs […], les « Marie couche-toi là » […]. Les terroristes du genre ne sont pas les transsexuels female to male qui apprennent à regarder les gens droit dans les yeux quand ils marchent dans la rue […] Les terroristes du genre sont ceux qui se tapent la tête contre un système de genre réel et naturel, et qui utilisent le genre pour nous terroriser. Ceux-là sont les vrais terroristes : les défenseurs du Genre »

(Bornstein, 1995, p. 72-79).

Par ailleurs, avoir opter pour la traduction hispanique de « terroristes » est né de la volonté des Djendeur Terroristas de marquer leur soutien aux Espagnoles, et au combat actuel mené contre le projet de loi de remise en cause de l’avortement (début 2014).

Créer une langue démasculinisée

Investir la langue, la féminiser, ou plutôt la démasculiniser relève d’une gageure. Aux politiques linguistiques de déconstruction de la supposée neutralité du langage, on oppose l’argument du masculin générique, une caractéristique de la langue française dont il est difficile de faire l’économie. Effectivement, la langue française, en comparaison à l’anglais « a la réputation d’être une langue fortement marqué par le genre » (Wittig, p. 103). Néanmoins précisons que la « marque du genre », pour reprendre le titre de l’article de Monique Wittig, ne s’applique qu’au féminin. Cette situation fait suite à des glissements sémantiques, opérés en grammaire et en linguistique, faisant du genre masculin le genre neutre, indéfini, générique, « versant du côté de l’universel et de l’abstrait » (ibid., p. 106). Wittig y voit une « mesure de domination et de contrôle », « acte criminel » d’une classe contre l’autre (ibid., p. 107).

Il existe à n’en pas douter un « sexisme de la langue française » comme a pu l’observer Eliane Viennot dans son étude historique sur l’imposition du genre masculin sur le genre féminin (2014). Cependant cette discrimination n’est pas intrinsèque à la langue mais est le résultat « des interventions effectuées sur elle depuis le XVIIe siècle par les intellectuels et les institutions qui s’opposaient à l’égalité des sexes » (ibid. p. 9-10). Cependant il est envisageable d’agir sur la langue. Et face à ce constat d’imposition quelques alternatives sont possibles, comme celle de créer un langage non-genré, ou celle de produire un langage fortement genré.

Ainsi pour parer à cette situation discriminatoire, les collectifs féministes queer adoptent une série de mesures de démasculinisation de la langue, s’attaquant par exemple à la règle des accords pour déjouer le principe selon lequel le masculin l’emporte sur le féminin [ 7 ] :

. Faire apparaître les deux genres grammaticaux dans un même mot en mettant en place une nouvelle graphie : soit par l’ajout de parenthèses (militant(e)), des tirets (militant-e), de points médians (militant·e), ou de majuscules (militantE). Il semblerait que la dernière solution ait les faveurs des activistes queer, ce qui n’est pas sans occasionner des problèmes de lisibilité et de compréhension pour les non initié·e·s [ 8 ] .

. Recourir à des substantifs et adjectifs épicènes, c’est-à-dire dont la forme ne varie pas selon le genre : par exemple l’utilisation du mot « personne » plutôt que le terme générique « homme », ou l’emploi du terme « activiste » plutôt que « militant, militante ». Aussi il s’agit parfois, de façon ironique, de féminiser les épicènes, par exemple « une collective » plutôt que « un collectif ».

. Inventer des termes qui répondent aux exigences d’attention et de respect que les questions de dénominations et désignations font apparaître. Cette mesure concerne principalement les pronoms personnels de la troisième personne et les pronoms démonstratifs. Si bien que l’on peut lire « ceulles » pour « celles et/ou ceux », « ielle » pour «  il et/ou elle » ou bien « eulles » pour « elles et/ou eux », etc.

. Dépasser la rigidité de la langue, marquée par le bigenrisme, en inventant de nouvelles graphies favorisant la reconnaissance d’identités excédant la bipartition des sexes. Par exemple, afin d’échapper aux catégorisations transsexuel.le et transgenre, les créations graphiques « trans’ » ou « trans* » sont majoritairement employées. D’une autre manière, l’acronyme LBGT ne recouvrant pas suffisamment le large spectre des identités de genres, des identités sexuelles et des orientations sexuelles, lui est parfois préféré « LGBT+ ».

Pour conclure

Cet aperçu des autodénominations des collectifs féministes queer, aura permis d’esquisser quelques contours significatifs de cet activisme et des formes particulières qu’il prend en France. À la lumière de la diversité des créations langagières, des interventions et réappropriations de la langue, ces collectifs semblent afficher une volonté de non assimilation (réappropriation de l’injure, revendication stigmaphile, valorisation de la différence et de la « déviance »), autant qu’une détermination dans la lutte contre les discriminations et ceci dans une perspective globale, donnant une place déterminante à la production d’alliances et de coalitions politiques. Ces créations langagières illustrent aussi l’importance accordée à l’humour, l’ironie et les plaisanteries, qui sont autant de stratégies contre-discursives. À cela, il faudrait ajouter l’intérêt de  reconnaître « la vie temporelle du langage » (Butler, 2004, p. 22) et les possibilités que cela offre en terme d’élaboration politique et identitaire. Les procédures rhétoriques déployées par les militant·e·s participent activement au processus de subjectivation. Cependant, il s’agit d’inventer ici un sujet collectif qui advient aussi par la création d’un univers singulier, renforçant le sentiment d’appartenance à une communauté.

Notes de bas de page   [ + ]

1. Les mouvements, les politiques et la théorie queer ont leurs racines aux États-Unis. Ils ont débarqué en France au milieu des années 1990 fournissant de nouvelles armes pour penser et pratiquer un activisme identitaire (c’est-à-dire anti-assimilationniste) doublé d’une position post-identitaire (c’est-à-dire anti-essentialiste). Aux États-Unis, les mouvements et la théorie queer sont apparus en réaction aux positions essentialistes, en particulier celles défendues par des militants ou universitaires féministes et/ou homosexuels, mais aussi pour contrer un mouvement LGBT straight, assimilationniste, blanc et bourgeois. Au contraire en France, l’arrivée des mouvements queer est assez différente. Les politiques queer ont promu une forte affirmation identitaire (à la fois collective et individuelle), il s’agissait plutôt de rejeter l’intégration dans le cadre républicain français.
2. Le concept d’empowerment trouve son origine dans les mouvements sociaux d’émancipation qui ont émergés à la fin des années 1960 et au début des années 1970 (la lutte pour les droits civiques, les mouvements féministes, etc.). Il s’agit d’un empowerment de terrain, impulsé par le bas, dans le sens où la participation active des membres d’une communauté devient la condition première à son développement et son émancipation. L’empowerment s’appuie sur les principes d’autogestion, d’agir collectif et de créativité. Ce concept a été réinvesti plus récemment par les institutions internationales et les théories managériales. Vidé de ces objectifs originels, il a été dévoyé par l’idéologie du néolibéralisme économique, avec la mise en place d’initiatives qui participent à l’individualisation de l’autonomisation, et à la responsabilisation des minorités ; le « succès » du microcrédit en est le triste exemple. Voir à ce sujet, Bacque, M. H. & Biewener, C. (2013). L’empowerment, une pratique émancipatrice. Paris : La découverte.
3. Pour une analyse critique des épistémologies féministes du « point de vue », je renvoie à l’excellent article d’Artemisa Flores Espinola (2012). « Subjectivité et connaissance : réflexions sur les épistémologies du “point de vue” ». Les Cahiers du genre, 53. 99-120.
4. Réponse donnée à l’occasion de leur passage à l’émission « Bistouri-oui-oui » sur Radio Libertaire le 18 février 2005.
5. Je reprends la graphie employée par les collectifs.
6. « déformation soit phonétique, soit lexicale en vue d’obtenir une apparence de langue étrangère alors qu’en réalité le texte est décodable à partir du français » (DUPRIEZ, p. 80).
7. Ces mesures ne sont pas spécifiques aux féminismes queer. Elles sont appliquées dans les milieux féministes à des degrés divers.
8. J’ai choisi d’adopter il y a quelques années les points médians, la solution, qui à mon sens, n’entrave pas la lecture.

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Pour citer cet article

Marie-Emilie Lorenzi, Queer et création, publié le 08 juin 2016

URL : https://wikicreation.fr/queer-creation/

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